Globe terrestre ancien, illustration de l'histoire des marchés prédictifs de Wall Street à Polymarket

L’histoire des marchés prédictifs : de Wall Street 1880 à Polymarket

Des paris électoraux de Wall Street au XIXe siècle à Polymarket, en passant par l'Iowa et Intrade : 150 ans d'histoire des marchés prédictifs et ce qu'elle nous apprend.

On présente souvent Polymarket comme une invention de l’ère crypto. En réalité, l’idée de parier sur l’avenir pour mieux le prédire est bien plus ancienne que la blockchain — et même plus ancienne que l’informatique. Des salles de marché officieuses de Wall Street au XIXe siècle aux plateformes décentralisées d’aujourd’hui, voici comment les marchés prédictifs sont nés, ont disparu, et sont revenus plus puissants que jamais.

Bien avant Internet : parier sur les élections, une tradition américaine

Dès la fin du XIXe siècle et jusqu’aux années 1940, de véritables marchés de paris électoraux fonctionnaient à New York, à deux pas de Wall Street. Les historiens de l’économie ont montré que les volumes y étaient considérables — certaines années, l’argent engagé sur l’élection présidentielle dépassait celui échangé sur les marchés d’actions — et que leurs cotes constituaient un prédicteur remarquablement fiable, à une époque où les sondages scientifiques n’existaient pas encore. Ces marchés déclinèrent précisément quand les sondages modernes apparurent dans les années 1930-1940, avant que la réglementation des paris n’achève de les faire disparaître.

1988 : l’expérience fondatrice de l’Iowa

Le renouveau vient du monde académique. En 1988, des chercheurs de l’université de l’Iowa lancent les Iowa Electronic Markets (IEM), un marché expérimental en argent réel — avec des mises plafonnées à quelques centaines de dollars — sur l’élection présidentielle américaine. Opéré à des fins de recherche et d’enseignement avec l’accord du régulateur, l’IEM va démontrer élection après élection que ses prix prédisent les résultats avec une précision souvent supérieure à celle des sondages. C’est le laboratoire qui donnera aux marchés prédictifs leur légitimité scientifique, alimenté par les travaux théoriques sur l’agrégation d’information — l’idée, popularisée plus tard par le livre « La Sagesse des foules » de James Surowiecki, qu’un collectif diversifié et intéressé prédit mieux que les experts isolés.

Les années 2000 : Intrade, l’âge d’or et la chute

Avec Internet, les marchés prédictifs sortent du laboratoire. La plateforme irlandaise Intrade devient dans les années 2000 la référence mondiale : élections américaines, géopolitique, même les Oscars s’y échangent, et ses cotes sont citées par les grands médias comme un baromètre à part entière. Mais le modèle se heurte au mur réglementaire américain : sous la pression du régulateur des marchés dérivés (CFTC), Intrade doit fermer aux clients américains fin 2012, avant de cesser toute activité en 2013. La leçon est retenue par toute l’industrie : sans cadre juridique clair, un marché prédictif vit en sursis. Une leçon qui résonne fortement avec la situation française actuelle.

2020 : la renaissance par la blockchain

La technologie blockchain relance tout. Fondé en 2020 par Shayne Coplan, Polymarket s’appuie sur la blockchain Polygon, le stablecoin USDC et des oracles décentralisés pour résoudre les marchés — une architecture que nous détaillons dans notre article sur les oracles. L’élection américaine de 2024 marque le basculement dans la culture générale : des milliards de dollars échangés, des cotes citées en continu par les médias du monde entier, et des épisodes restés célèbres comme celui du trader français « Théo ». Suivront le retour régulé aux États-Unis sous supervision de la CFTC fin 2025 — revanche historique sur le précédent Intrade — et, en sens inverse, les blocages européens que nos lecteurs connaissent bien.

Ce que cette histoire nous apprend

Trois constantes traversent ce siècle et demi. Un : le besoin de prédire l’avenir en agrégeant les convictions est permanent, et chaque génération réinvente l’outil avec la technologie de son époque — télégraphe, Internet, blockchain. Deux : la précision prédictive de ces marchés n’est plus vraiment débattue scientifiquement ; c’est leur statut juridique qui fait débat, hier comme aujourd’hui. Trois : les marchés prédictifs prospèrent ou meurent au gré des régulateurs — l’histoire d’Intrade et l’actualité de l’ANJ en France en sont deux illustrations à vingt ans d’écart. Pour comprendre où va Polymarket, il faut connaître d’où viennent les marchés prédictifs : c’est désormais chose faite.

Cet article est informatif et ne constitue ni un conseil financier, ni une incitation à utiliser une plateforme non autorisée en France.